1. Quels sont tes engagements, que souhaites-tu défendre ?

Quel est le but d’un tel métier, « musicien » ? Apporter du bien-être, du plaisir au public, partager – le temps d’un concert – l’instant présent vécu pleinement et sincèrement, après un travail fructueux. Finalement, je m’engage à faire vivre des émotions et à en vivre aussi avant tout, avec humilité, humanité, habileté et honnêteté.

Je souhaite défendre l’accès à la musique pour tous, en permettant à chacun, pas seulement aux initiés, de la découvrir sous différentes formes qui brassent une large palette du répertoire pianistique. Aussi bien en récital de piano, en concerto avec orchestre qu’en musique de chambre classique ou avec mon groupe de tango, en mêlant même les différents arts (danse et musique). Et en créant en outre des passerelles entre différents styles : jazz et classique ; car oui je suis une artiste de formation classique mais je ne me limite pas à monter sur les grandes scènes internationales. La scène est avant tout un lieu de partage, et il faut éviter de cloisonner les différents arts scéniques. J’aime cette intimité et proximité avec le public : peu importe la salle, peu importe le langage, l’important est l’échange et le partage d’émotions. Émouvoir mon public et me transcender sur scène… une tâche complexe ! Il n’y a pas de mauvais piano, de mauvaise salle, ni de mauvais public. C’est à l’artiste de s’adapter. Soyons ouvert et conciliant. Je souhaite donc défendre la diversification des publics et des salles de concerts, par le biais de musiques qui me touchent.

2. Qu’est-ce qu’être une « femme artiste » selon toi, qu’est-ce que ça représente ?

De nos jours, il y a de plus en plus de reconnaissance de femmes pianistes en France : je pense à Anne Quéffelec, Claire Désert, Claire-Marie Le Guay, Marie-Josèphe Jude, Shani Diluka, Hélène Grimaud au rayonnement international, et c’est tant mieux. Je pense aussi à ces grandes personnalités que sont Marie João Pires, Martha Argerich, Brigitte Engerer qui ont fait une grande carrière : ce sont des figures très inspirantes. Ce qui me choque c’est qu’on ne parle que très peu des femmes pianistes de l’ancienne génération (ne parlons même pas des compositrices dont on parle encore moins). Quelques figures fortes que l’on connait cependant : Nadia Boulanger, Yvonne Loriod, Alicia de Larrocha, Geneviève Joy. Mais le chemin est encore long à parcourir avant que les femmes soient reconnues à leur juste valeur au même titre que les hommes.

Être une femme artiste c’est s’émanciper, apprendre à être libre de raconter ses propres histoires. Le danger dans notre société est que la femme artiste soit perçue comme une femme objet. Il est difficile, dans ce monde tourné autour de l’image et du bien paraître, de ne pas se mettre en avant avec « mauvais goût », et c’est bien cela que j’essaie d’éviter. Savoir communiquer avec bon goût, telle est la difficulté ! Concrètement, par exemple j’essaie de ne pas me produire en tenue « extravagante » dans laquelle je ne me sentirais pas à l’aise, l’idéal serait que l’on oublie si c’est un homme ou une femme qui joue. N’attirons pas le regard sur le paraître mais sur l’être. La femme pianiste peut tout à fait faire sonner un piano comme un homme !

3. Y avait-il des femmes que tu admirais étant enfant ?

J’avais une admiration sans précédent pour ma mère – avant tout – qui a élevé six enfants tout en travaillant et en réussissant son concours d’agrégation d’italien à 50 ans ! J’admirais aussi Martha Argerich, pour sa virtuosité et son choix de répertoire physique (je me souviens de son disque du 3e concerto de Rachmaninov, ébouriffant). Et plus j’y pense, plus j’admire les femmes-artistes-mères. 

4. Comment concilies-tu ta vie d’artiste et de famille ?

Dans le mot concilier, il y a la volonté de réussir à mener les deux vies compatibles, mais je pense qu’il s’agit d’une seule vie : le bien-être procuré par une vie de famille épanouie ne peut que rendre meilleure la vie d’artiste. Il faut accepter et se défendre de culpabiliser, être capable aussi de faire des compromis.

Accepter la séparation lors des voyages, accepter des horaires de travail décalés (ce n’est pas le seul métier qui demande cela), de vivre souvent dans l’incertitude du planning des années futures. Je dirais que l’on doit vivre le temps différemment pour pouvoir s’épanouir soi-même, et prendre en considération cette citation de Platon : « Connais-toi toi-même », pour pouvoir avancer positivement : savoir reconnaître ses qualités et accepter ses faiblesses, et avant tout donner tout l’amour imaginable autant dans sa vie de famille que dans sa vie artistique !

5. Pourrais-tu donner ta vision et ta propre définition de la femme aujourd’hui ?

Je donnerai quelques citations de Simone de Beauvoir afin de définir ma vision de la femme libre qui travaille aujourd’hui (malheureusement dans trop peu de pays encore) :

« Une femme libre est exactement le contraire d’une femme légère ».

« C’est par le travail que la femme a en grande partie franchi la distance qui la séparait du mâle ; c’est le travail qui peut seul lui garantir une liberté concrète. »

6. Si tu avais un seul bon conseil à donner à toutes ces femmes qui veulent se lancer dans une carrière artistique, ce serait lequel ?

Foncez. Donnez-vous les moyens d’arriver à atteindre vos objectifs et de rendre réels vos rêves, de décrocher la lune, car il n’y a que le travail et la persévérance qui comptent. Soyez ouvertes au monde autour de vous, et « connectées » dans tous les sens du terme ! Car être musicien c’est avant tout créer des connections ! Restez vous même, innovez, soyez curieuses et inventives. Croyez en vos talents aussi, tout en vous remettant sans cesse en question car c’est cela qui fait avancer. Je finirais par cette phrase : « J’accepte la grande aventure d’être moi » Simone de Beauvoir 

Publié le 21 janvier 2020

dessin (c) art des maux